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 Longtemps après, les questions demeurent

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MessageSujet: Longtemps après, les questions demeurent   Mer 18 Avr - 22:00

Yolanda aimait les dîners mondains à bord du Titanic. Il y avait du monde, des gens divers, de la bonne société ; on s’amusait beaucoup. Elle voyait les autres, les autres vides, les autres risibles et méprisables, elle se jouait d’eux, les faisait parler, les manipulait à sa guise. Être parmi ces gens-là, aussi creux et plats qu’ils puissent être, lui donnait un sentiment de puissance inégalable. Elle se sentait chez elle, elle se sentait protégée, à l’abri. Ils étaient faux, faux comme elle, ils se déguisaient tous, mais ça la faisait rire. Ils étaient prisonniers de leurs déguisements. Elle, elle était libre.
Parfois, il y en avait de brillants, des gens cultivés, comme Jonathan, et elle aimait bien ceux-là. Mais ils étaient rares, si rares… Il n’y avait qu’un seul Jonathan.

Ce soir-là, elle avait été ravie d’accepter une nouvelle invitation. Elle s’était préparée, avait enfilé une robe pourpre qui la mettait à son avantage. Ses cheveux noirs et fous descendaient dans son dos. Yolanda n’avait pas l’habitude de soigner son apparence autant, mais depuis qu’elle était sur le Titanic, elle s’obligeait à se préoccuper de ce genre de petites choses dérisoires, pour penser à autre chose. Autre chose que Jonathan qui couchait quelques cabines plus loin, tout près d’elle, qui participait aux mêmes fêtes et aux mêmes soirées, qu’elle croisait parfois dans la bibliothèque, à consulter les mêmes livres. Et il gardait le même parfum, les mêmes yeux, ce même éclat dans le regard. Et il gardait le même sourire. Il souriait à des femmes, parfois, à d’autres gens. Il entretenait des conversations avec des passagers d’autres classes, parfois. Son visage rayonnait. Jamais elle ne l’avait vu plus beau que dans la mort. Jamais elle ne s’était sentie plus amoureuse que dans la mort.
Yolanda surveillait Jonathan. Continuellement. Quand il parlait, quand il mangeait, quand il se reposait, quand il écrivait, quand il lisait, quand il marchait. Elle serait allée le suivre, le regarder dans son sommeil si elle l’avait pu. Oh, Dieu qu’elle l’aimait ! Elle l’aimait, et cela la dépassait, et elle ne le comprenait pas, et elle l’aimait quand même, de toutes les forces de son âme.
Elle allait être belle, ce soir. Comme ça, il la regarderait, de loin peut-être, mais il la regarderait quand même, et il la verra belle. Et c’était délicieux de sentir son regard sur elle, ses yeux dans les siens. Il y avait quelque chose dans l’azur de ses prunelles qui rappelait l’ardeur qui brillait du temps de leur passion, du temps de jadis de quand ils s’aimaient.
Parfois, il regardait Ariane, et elle regardait aussi, dans la même direction ; leurs yeux à tous les deux étaient tournés vers cette enfant, cette chair et ce sang qui était le fruit de leur amour passé, et qui était morte avec eux. Puis elle lui souriait, et il détournait le regard.
Ils s’ignoraient.
***

Le dîner avait été délicieux, le service très bien assuré, le vin et la cuisine, parfaits. Yolanda avait souri poliment, rit occasionnellement. On lui avait parlé, elle avait feint la cordialité en restant distante. Et puis son regard avait croisé celui du médecin de bord, Crane, et au sourire terrible qu’il lui avait adressé, elle s’était perdue en songes et en souvenirs.

Elle avait connu Archibald Crane lorsqu’il était encore jeune médecin stagiaire, encore apprenti. C’était du temps de ses dix-huit ans, lorsqu’elle était encore jeune fille, jeune meurtrière déjà. Amoureuse passionnée, enceinte de Jonathan, son amour et sa soif d’indépendance l’avaient poussée au crime qu’elle projetait depuis longtemps. Elle avait empoisonné son mari un soir de mai, et elle l’avait regardé mourir.
Le lendemain, il avait fallu jouer les veuves éplorées, les femmes en pleurs, faibles et désarmées face à ce trop grand malheur. Yolanda avait prévu son coup, et séduit longtemps à l’avance le médecin de famille qui allait venir examiner le corps. Cet homme-là allait découvrir la vérité, mais il allait devoir se taire. La fraîcheur de ses dix-huit ans avait suffi pour acheter le silence de l’homme, seulement, ce jour-là, il n’avait pas été seul. Il y avait eu un stagiaire avec lui, un homme qui avait découvert la vérité. Un homme qui avait compris comment le mari de Yolanda était mort, un homme qui la soupçonnait de meurtre, et qui tenait les preuves entre ses mains. Et cet homme, c’était Archibald Crane.
A cette époque-là, Yolanda ne s’était souciée de rien. Elle faisait confiance au médecin, l’homme qu’elle avait séduit et qu’elle connaissait depuis longue date, et qu’elle savait incapable de la trahir. Et Archibald, et bien elle n’en avait que faire, puisqu’elle ne le reverrait plus. Elle projetait de s’enfuir, juste après l’enterrement. Donner naissance à son enfant futur, et vivre en paix avec lui.

Elle avait retrouvé Archibald sur le bateau. Elle s’était retrouvée à naviguer sur lui pour un voyage sans fin, jusqu’au bout du monde, qui durerait l’éternité. Lui il l’avait reconnue, il l’avait regardée, il lui avait souri. Il savait. Il savait qui il était, il savait comment son mari était mort. Il n’en était pas vraiment sûr, cela se lisait dans ses yeux, mais il la soupçonnait quand même, quand même un peu – et cela, rien que cela, c’était suffisamment dangereux.

Un jeu entre eux avait commencé alors. Un rituel s’était installé, chaque soir où ils se retrouvaient. Ils se souriaient, se dévoraient des yeux, se parlaient comme si de rien n’était, parfois.

Ce soir, il n’avait cessé de lui lancer des coups d’œil furtifs. Cela l’amusait beaucoup. Elle lui souriait à chaque fois. Elle lui souriait cruellement, comme on sourit à sa proie, et ses sourires étaient glacés et faux, comme celui qui a peur de dévoiler tout de suite sa vraie nature – sa terrible nature.

Bientôt, on commença à sortir de la salle. La plupart des hommes s’isolaient au fumoir, et les femmes retournaient vaquer à leurs occupations monotones. Yolanda resta. Le regard de ct homme qu’elle sentait sur elle l’obsédait. Il fallait qu’elle lui parle, il fallait qu’ils se voient, face à face, vraiment.
Bientôt, ils ne furent que deux, et alors ses prunelles de ténèbres, semblables en ce moment à deux charbons ardents, se mirent à étinceler. Elle savait que si elle se levait, il la suivrait.

Elle se leva.
Il la suivit.
***
Elle détailla l’homme en face d’elle. C’était quelqu’un de passionné, de cultivé, qui s’impliquait dans ses causes. C’était un homme avec lequel elle aurait pu s’entendre, un homme qui aurait pu l’aider, si seulement il ne savait pas. Il était médecin, il soignait les corps et les âmes, seulement Yolanda était une cause perdue, et avec un passé comme le sien, personne ne pourrait jamais songer à l’aider ni à l’aimer, nulle part.

Yolanda marcha un moment dehors, sentant le bruit de ses pas derrières elle, avant de, finalement, n’en plus pouvoir et se retourner. « Mon cher docteur, vous n’avez pas vraiment changé depuis la dernière fois que nous nous sommes vus ». Le timbre de sa voix était rieur, ses yeux brillaient. Pour une fois, les traits de son visage s’étaient détendus, mais le sourire provocateur et séducteur qui illuminait sa figure restait terrible et méfiant. « Vous me semblez bien seul, ce soir. J'ai bien remarqué, au dînez, vous n'aviez pas l'air très à l'aise, n'est-ce pas ? Venez, nous allons marchez ensembles. Je vous promets qu'une promenade en ma compagnie ne vous sera ni fatale ni mortelle, n'ayez pas peur, voyons ! »
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MessageSujet: Re: Longtemps après, les questions demeurent   Sam 21 Avr - 21:27

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    Pride & Prejudice

    Vous êtes conviés à…blablabla. La sempiternelle invitation mondaine qu’on m’envoyait. Je me retins d’en faire des confettis. Les Premières classes festoyaient sans se soucier du commun des mortels, moi ça m’écœurait tout bonnement. Beaucoup auraient pourtant tué pour tenir ce petit carton où la plume fine avait calligraphié mon patronyme en lettres pompeuses, entre ses mains. Mais cela me fit l’effet d’une douche froide. J’étais attendu à huit heures tapantes pour serrer des mains, des mains importantes, des mains d’où des billets tombaient comme par magie. Je ne vous parle même pas des discussions de grands ducs dont on m’abreuvait. Je m’ennuyais comme un rat mort lors de ces réceptions grandiloquentes, cependant, je devais bien me garder de la moindre réflexion impertinente. J’irais, traînant mes chaînes comme un condamné à mort, car tel était le devoir du médecin de bord.

    Je plaquai machinalement mes mèches rebelles sur mon crâne, frottai vigoureusement mes mocassins pour qu’on savoure leur propreté, vérifiai si aucun faux pli sur mes vêtements d’apparat n’avait échappé à ma vigilance. Après une énième inspection de mon œil circonspect de praticien, je sortis enfin de ma tanière pour me livrer aux loups. On m’accueillit comme à l’accoutumée ; révérences, sourires crispés, affabilité affectée. Toute une manière de vivre. Je n’enviais décidément rien à ces gens…

    La cage aux lions rugit à mes oreilles.


    Prenant mon mal en patience, je décidai d’attraper des bribes de la conversation insipide des dames à ma gauche. Allô ragots du jour et de la nuit. Je dérivai ensuite vers les messieurs à l’air condescendant qui débitaient des banalités à la table d’à côté. Je m’en lassai rapidement. Puis un couple de jeunes gens ressortant sans doute d’une dispute houleuse – ce que dénotait le regard noir de la demoiselle et l’expression renfrognée de son compagnon – attira mon attention. Je les fixais un moment, m’attendant à une résurgence de piques bien senties, mais à mon grand dam, il ne se passa pas le moindre esclandre qui aurait pu me divertir le temps que l’on desservait.

    Rien n’échappait à l’acuité de mes sens tout en éveil et ceux-ci s’en donnaient à cœur joie. Tant les serveurs endimanchés que les maîtres du monde qu’ils servaient bravement, tous jouaient un rôle dont je me gaussais. C’était un rôle qui ne leur seyait guère. Petites courbettes et rires gras. Ils croyaient à la même mascarade. On faisait de l’esprit petit bourgeois alors qu’on n’était rien de plus qu’un fantôme en train de deviser de la pluie et du beau temps.

    Je m’étais mis à la recherche de la perle rare, celle qui interprétait le mieux les codes admis par la société désuète qui m’entourait. Je la repérai facilement. La figure sibylline m’impressionna la première fois que je la rencontrai, j’avais affaire à une véritable professionnelle en la matière. Elle savait user de chacun des muscles de son visage avec, je le reconnais, un certain brio : zygomatiques, sourcils…Son masque courtois ne me dupait plus toutefois. Trop parfait pour être sincère. Son regard ne trompait pas ses intentions. La pupille était brillante de malice pernicieuse. Hasard ou malchance, les traits m’étaient devenus familiers à force d'observations scrupuleuses. Ma mémoire, elle, n’avait pas oublié. J’avais juré de me taire à jamais. Mais ne nous trouvions nous pas dans ce « jamais » jamais escompté ?

    Je l’avais reconnue quand elle s’était dirigée vers moi de son pas élastique un autre de ces soirs pénibles. Nous économisions nos mots sciemment. Nos yeux parlaient suffisamment pour nous. Elle ne s’en sortirait pas d’une pirouette royale cette fois. Je lui adressai quelques politesses allusives en guise de plat de résistance. Des menaces déguisées. Ça l’amusait ? Moi aussi. Peut-être allions-nous enfin entrer dans le vif du sujet. La tension était à son comble.

    Je lui emboîtai le pas le plus naturellement du monde. Oh si elle savait comme j’attendais ce moment avec impatience ! L’adrénaline me donnait des ailes. Et le traquenard était tout près. La Dame ne passa pas par quatre chemins, me coupant le sifflet quelques secondes. Je me ressaisis aussitôt, réagissant au quart de tour. « Vous non plus si je puis me permettre. » Effectivement, sa beauté cruelle s’était même accrue. « Je n’ai pas peur de vous, cela, je puis vous l’assurer...Soit, marchons. » Cela m’arracha un sourire dédaigneux. La partie ne faisait que commencer. Les us et coutumes voulaient que je lui tendis le bras afin d’entamer notre balade nocturne. Je pouvais à peine retenir l’enchantement que provoquait cette perspective alléchante. « Seul je suis et seul je resterai, n’ayez donc pas pitié de moi. En revanche, j’ai pu remarquer que vous ne respiriez pas la joie de vivre non plus. Des malheurs ? » Je soutins son regard sans sourciller. « N’ayez crainte de vous confier, ce sera notre petit secret. Je serai muet comme une tombe. » J’accentuai ces mots sans le vouloir et les accompagnai d’un clin d’œil complice. Cela faisait-il si longtemps que nos vies avaient pris un tournant irréparable ? Nul n'aurait pu en être formel.
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MessageSujet: Re: Longtemps après, les questions demeurent   Lun 23 Avr - 10:47

Oh, il le savait, il le savait, cela se sentait dans ses yeux, et se lisait dans ce sourire infernal sur son visage ! Il le savait lui, le seul il le savait…
Cela n’aurait pas dû être ainsi. Yolanda avait tout prévu, tout. Elle avait pratiquement acheté le silence d’un médecin qu’elle connaissait de longue date, joué une comédie parfaite, et rendu la scène du crime naturelle. Bien sûr, elle ne pourrait jamais empêcher qui que ce soit de la soupçonner, mais elle avait écarté les preuves. Personne ne pouvait posséder l’ombre de la moindre preuve. Aux yeux du monde, Ariane n’était pas la fille de Yolanda Yeabow, mais celle de Jonathan Crewe, née de mère inconnue. Aux yeux du monde, Yolanda Yeabow était une femme comme il fallait qui n’avait jamais eu de liaison en dehors de son mariage, et surtout, surtout, une femme incapable d’éprouver la moindre passion, la moindre adoration, la moindre abnégation qui la pousserait au meurtre.
Le monde se trompait.

Seulement il y avait eu lui. Archibald Crane. Le médecin avait assuré à Yolanda qu’il se tairait, qu’il serait muet, et à ce qu’il avait paru, il lui avait fait jurer silence. Et puis elle ne s’en était plus vraiment occupée. Elle et l’apprenti ne se reverraient plus, cela ne servait à rien de s’inquiéter pour cela, pour les preuves qu’il détenait.
Ils s’étaient retrouvés dans la mort.
Ils s’étaient revus dans l’éternité. Et ils allaient la passer ensemble, dans le doute, dans les questions.

Yolanda le jaugea encore. Bel homme. Intéressant, vraiment. Elle s’était longtemps demandée si il savait, s’il était au courant qu’elle était une meurtrière et combien de temps il garderait le silence sans recourir au chantage. Aujourd’hui, elle voyait bien qu’il savait – oh ! C’était écrit sur son visage ! Elle savait aussi qu’il se tairait, parce que ce petit jeu l’amusait trop pour qu’il y renonce. Elle aussi, ça l’amusait, ça mettait un peu de piment dans cette vie harassante, au milieu de gens trop vides et trop fades. Le désespoir. Yolanda Yeabow était en proie au désespoir. Et, contrairement à ce que l’on peut croire, le danger est un bon moyen d’échapper au désespoir.

Il y avait cette tension, dans l’air, ces silences, ces non-dits ! C’était délicieux, simplement, délicieux.
Et d’abord cet homme n’était pas comme les autres. Elle ne l’avait pas senti à son aise, pendant la réception, elle l’avait senti ailleurs et ennuyé, un peu comme elle. Il n’était pas vide, lui ! Il était peut-être un adversaire, peut-être dangereux, mais il n’était pas vide, lui ! C’était un être humain, avec des rêves et des deuils, un homme, un vrai !

En outre, Yolanda sentait que Crane était le gendre d’homme qui pourrait être sensible à sa beauté – peut-être se trompait-elle, mais cela l’amuserait beaucoup de jouer dessus. Avec un ravissement macabre à peine dissimulé, elle saisit le bras que le docteur lui tendit pour poursuivre leur promenade. La soirée allait être longue et prometteuse, elle le sentait… Ils n’allaient pas se lâcher l’un l’autre comme ça, il fallait une discussion qui éclaircirait les choses…

Il lui assura qu’il n’avait pas peur d’elle ; elle rit. « Bien sûr, mon cher docteur, je ne doute pas que vous soyez quelqu’un de très courageux ! Et puis il n’y a pas à avoir peur de moi, vous savez… Je ne suis pas vraiment méchante… »

Sa deuxième réplique cependant l’atteignit en plein cœur, et son sourire s’effaça aussitôt. Disparu, envolé, son air sûr d’elle et provocateur. C’était vrai, qu’elle ne respirait que le malheur, qu’elle transpirait le malheur par tous ports de sa peau, qu’elle n’était toute entière qu’un être de malheurs et de souffrances. C’était vrai. Cet homme avait lu dans son esprit comme dans un livre ouvert. Elle rapprocha son visage très près du sien, et soutint son regard, le regard de celui qui avait vu en elle ; il ne baissa pas les yeux, et alors elle s’autorisa à un léger sourire. « Oh… Muet comme une tombe, bien sûr… » Elle s’enfonçait elle-même, et cela avait l’air de lui plaire. Elle voyait le danger le plus terrible comme quelque chose d’attirant, comme un défi – et elle n’avait pas peur. Yolanda hésita un moment. Elle devrait lui dire que personne n’avait à lui parler de la sorte, surtout sur ce ton-là, qui la dérangeait ! Personne ne devait chercher à connaître Yolanda Yeabow ! Et il n’avait pas à se moquer de son malheur ! Oh, oui, elle souffrait, et certainement plus que lui ! Elle avait donné la mort, elle avait donné la vie, et on lui avait arraché sa seule petite étincelle ! Elle n’était rien… rien que le malheur… Et lui, lui il se permettait de venir en rire ?

Yolanda se calma. Elle ne tenait pas à montrer au docteur Crane qu’une femme tout à fait comme il fallait, une femme de première classe, courtoise et polie, pouvait se transformer en gamine capricieuse quand son masque tombait. Si les dernières phrases d’Archibald l’avaient prise au dépourvu un moment, il ne fallait pas qu’il le remarque – ou alors le moins possible. « Tout le monde a des malheurs… Sauf eux, peut-être, ils sont vides… Oh, on dirait qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont morts ! » Son ton était un peu mélancolique, et sincère. Elle s'était trop livrée, elle avait trop dévoilé le fond de sa pensée. « Vous ne m’avez pas paru très souriant aussi. Ecoutez, monsieur Crane, nous allons faire donnant-donnant. Expliquez-moi d’abord pourquoi vous me dévisagiez si intensément durant ce dîner-là, et ceux qui ont précédé. Ce n’est pas très commun, et cela frôle les limites de la politesse, n’est-ce pas ? Je vous raconterais tout ce qui vous intéresse par la suite. » Elle lui adressa un sourire radieux, et un éclat malicieux illuminait ses prunelles. Cette fois-là, sa voix eut des échos cyniques. La main de Yolanda pressa légèrement sur le bras qu’il lui avait offert, et, à nouveau, les regards s’affrontèrent et se soutirent. « Je vous ai manqué, tout ce temps ? » Battement de paupière. Regard innocent et ardent à la fois.

Cette femme était folle. Elle n’avait plus rien à perdre, alors elle jouait avec le feu, elle jouait avec cet homme. Ce qu’elle aurait aimé, pourtant, pouvoir se jeter dans ses bras, pleurer de toutes les larmes de son corps et lui avouer tout le mal qu’elle avait fait, et combien cela la rendait malheureuse… Seulement ce n’était pas dans sa nature ; il ne fallait pas que le masque s’effondre. Sa nature, c’était jouer avec le feu. Elle prenait cet homme au dépourvu, sa folie n’avait aucune limite, et elle se fichait bien de tout ce qu’il pourrait penser de mal à son égard. Tout ce qui l’importait, c’était de jouer, de jouer à n’en plus pouvoir, avec cet homme du danger qui ne lui faisait pas peur – au contraire. Elle savait qu’elle ne se brûlerait pas, elle s’était déjà faite assez mal.
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MessageSujet: Re: Longtemps après, les questions demeurent   Jeu 26 Avr - 23:56

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    A beautiful lie

    Je guettais ses réactions avec un calme imperturbable. Je vis son visage se rembrunir ; avais-je touché une corde sensible ? J’étudiais attentivement sa physionomie changeante comme on étudie un cobaye, une lubie scientifique. J’avais en effet cette fâcheuse habitude d’analyser les caractères à la lumière de mes compétences médicales. C’était devenu un automatisme. Comme lorsqu’on visse machinalement le réservoir d’une arme silencieuse. Comme lorsqu’on met en joue sa cible avec l’habileté du chasseur aguerri. De vieux réflexes qui resurgissent au moment le plus opportun et qui n’ont plus besoin de faire leurs preuves. J’apprenais beaucoup de mes observations minutieuses. Je sus rapidement que j’avais ébranlé quelque chose en elle. « Vous avez raison, ils ne font que se complaire dans le luxe et les divertissements fastidieux. Mais pardonnons-leur, c’est tout ce qu’il leur reste. » Je ne pouvais pas leur en vouloir d’occuper leur temps au néant. J’étais miséricordieux à mes heures perdues il faut croire.

    Je capturais des images de ma veuve noire adorée, les confondais parfois avec les souvenirs qu’il me restait de cette époque où je n’étais encore qu’un rien du tout. Cette époque enfouie dans ma mémoire qui avait fait fondre mes principes premiers, ce temps déchu où l’homme que je respectais le plus au monde, mon mentor, s’était corrompu et m’avait entraîné à sa suite. Et dire que je l’avais suivi les yeux fermés…mollement, j’avais tu ma conscience qui brûlait de faire éclater la vérité au grand jour. J’avais ruminé dans mon coin et avais fini par enterrer le passé. J’ai ensuite regretté ma lâcheté. Mais il n’est jamais trop tard pour se repentir et éventuellement réparer les méfaits que l’on cache à soi-même depuis si longtemps, tels les trésors dégradants qu’on ferait mieux d’oublier.

    Bien sûr que je savais le fin mot de son histoire. De plus, le comportement suspect qu’elle adoptait en ma présence me le confirmait. Je n’avais rien à craindre d’une telle femme, car j’avais en ma possession tout ce qui pouvait la faire sombrer en un instant. Il suffisait que…Non, je ne cesserais pas ce ballet infernal de piques et de lances. Cette guerre déloyale était si inestimable à mes yeux que je ne me permettrais pas de faire tout capoter maintenant. Je me délectais trop de nos conversations animées. Cette chère Yolanda n’avait pas fini d’entendre parler du Doc’.

    Nous n’avions pas fait trois pas que ma compagne d’une soirée attaqua de front. Je m’y attendais, je m’étais largement préparé en prévision de ce coup d’estoc. Je pris donc tout mon temps pour rétorquer ceci : « Vous savez pertinemment la raison pour laquelle je vous lançais des regards aussi insistants… » A quoi jouait-elle à présent ? Je remarquai son petit manège qui me laissait froid comme une pierre tombale. Elle se méprenait tragiquement sur mon compte ; je n’étais pas le genre de types qui tombe facilement dans le panneau. Je n’étais pas cet imbécile de médecin qui s’était perverti et avait perdu toute ma considération à son égard.

    La moquerie qui s’échappait de ses propos n’atteignait pas son but. Elle aurait beau s’acharner à me déstabiliser, j’étais plus dur qu’un roc, insensible à son pouvoir de séduction redoutable. Je n’avais plus peur des mots ni des médisances ni des joutes verbales. La souffrance avait modelé un homme aux ressources insoupçonnées. Je lui attrapai brusquement le poignet et l’attirai tout contre moi. Nous nous heurtâmes furtivement. Je me penchai à son oreille. « Je suis là pour entendre la vérité, toute la vérité. » Ma soif de savoir était insatiable. Je ne partirais pas tant que je n’aurais pas obtenu une réponse claire et distincte. Je glissai lascivement dans son cou offert, humai son parfum au passage. Nous étions si proches, on aurait cru…nous ne faisions rien de mal. Une simple civilité, des retrouvailles chaleureuses en quelque sorte. Je poursuivis avec la même lenteur désarmante : « En toute honnêteté, oui… » Ce « oui » prononcé avec ferveur était destiné cependant à l’adversaire. Enfin une qui ne se défilerait pas de sitôt. Une rivale de choix. Mais je me demandais qui se jouait de qui à la fin.
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MessageSujet: Re: Longtemps après, les questions demeurent   Jeu 24 Mai - 23:16

Yolanda trembla. Qu’avait-elle fait ? Qu’avait-elle dit ? Oh… Voilà qu’elle venait de se condamner. A trop avoir joué avec le feu du danger, elle s’était brûlée. Elle avait voulu… oh elle avait voulu le provoquer, se rire de lui, jouer avec lui, dissimiler l’évidence de ses secrets et de ses douleurs. Et maintenant il savait… Il n’avait pas de preuves, rien, mais cette certitude, cette sûreté qu’elle lisait dans ses yeux la glaça un moment.

Elle ouvrit de grands yeux un moment. Elle ne voulait pas, elle ne voulait pas que le jeu s’arrête là… Elle ne voulait pas avouer, aussi… Il ne fallait pas que cet homme sache, que cet homme ait les preuves, ait ses aveux… Se rendait-il compte, seulement, de ce qu’il détruirait ? Son honneur, sa renommée, sa vie, tous ses droits… Bien sûr, ici, on ne pourrait plus vraiment la punir… Mais tout de même… Et Ariane, que dirait Ariane ? Au souvenir de sa fille, un tremblement agita tout son corps, et elle se retrouva à frémir comme une feuille morte d’automne, secouée de partout.
De quoi cet homme se mêlait-il ? Pourquoi venait-il s’immiscer et détruire sa vie de la sorte ? Qu’est-ce que cela lui rapportera-t-il ? Elle qui avait tant fait le mal, elle avait l’impression de n’être qu’une proie pour Archibald, un animal faible et sans défense face à lui.
Non… Non…

Et il résistait. Elle savait que cet homme-là, elle ne pourrait pas l’avoir de la sorte, elle ne pourrait pas le corrompre, le séduire. Il était dur comme un roc, droit comme Jonathan, comme il le fallait. La respiration de Yolanda se faisait haletante, et elle sentait la température augmenter trop vivement. « Vraiment ? Je… saurais… » Un sourire renaquit sur son visage au bout d’un certain temps seulement, mais il était crispé, trop peu prononcé, et teinté de mal assurance.

Soudain, avant qu’elle n’ait le temps de réagir et de l’en empêcher, il lui saisit le poignet et la plaqua tout contre lui. Yolanda ne se débattit pas et demeura passive un moment, choquée et surprise. Ainsi elle pouvait sentir son corps contre le sien, son cœur en train de battre furtivement. Elle le laissa glisser lascivement dans son cou et le sentit humer son parfum ; alors elle se prêta au jeu, en décidant d’ignorer d’abord les paroles qu’il murmurait à son oreilles. Du bout des doigts, elle caressa son visage, ses joues, ses lèvres. Leurs visages étaient si proches, leurs lèvres se touchaient presque… Enfin, elle ricana à voix basse et s’approcha davantage, murmurant à son tour : « La vérité… Restez en dehors de cela, mon cher docteur. Vous ne savez pas ce que vous faites… vous ne connaissez pas l’histoire... Restez ignorant, mon cher docteur, cela vaudra mieux pour tout le monde, n’est-ce pas ? ».

Yolanda lui lança tout à coup un regard grave et sérieux. Son sourire disparut et elle se dégagea de son emprise. « Mais qui êtes-vous pour vous mêler de cela ? Qui êtes-vous pour demander la vérité ? » Elle criait presque, elle était folle, elle était furieuse. Elle avait voulu ce qu’elle avait fait. Ôter la vie était l’un des sacrifices qu’elle avait dû faire. Que savait-il, lui, de ses souffrances ? « Vous êtes là, avec votre sourire, et vous pensez rétablir la justice et… et l’ordre ! Qu’est-ce que vous en savez ? Qu’est-ce que vous en savez de l’histoire de cette vérité ?[/b] » Son ton était glacé, elle était hors d’elle. Puis elle reprit ses esprits. « [b]Je vous l’ai dit, restez en dehors de cela, Monsieur. »

C’était dommage. La carrure de cet homme lui avait inspiré la sympathie. Il y avait quelque chose dans son visage et dans son regard qui suscitait le respect chez Yolanda. En outre, il avait tout l’air d’un homme rassurant, et d’un médecin, d’un intellectuel avec lequel elle aurait pu bien s’entendre. Dommage qu’il ait voulu s’entêter de la sorte. Il ne l’aura pas, sa vérité. Il pourrait bien mourir, il ne l’aura pas. Quand bien même il se mettrait à genoux, elle n’avouerait pas, qu’il en soit certain. « Au nom de quoi vous obstinez-vous à me détruire ? » Les mots lui avaient échappé, sa voix, sans qu’elle ne l’ait voulu, était devenue suppliante.
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